Une orange et des grenades sifflantes

Jan Vanriet (2024)
Elegy, Galerie Zwart Huis, Brussels

Il y a quelques années commença la préparation d’une exposition à Saint-Petersbourg. Un metteur en scène russe se mit d’emblée à rédiger un essai sur mon oeuvre, écrivit des réflexions rêveuses, entre autres sur ‘l’atrocité du mal absolu, son ampleur’. Des idées cinématographiques où il ne s’agissait pas uniquement de ma personne, mais qui dévoilaient sa propre façon particulière de filmer: couche sur couche, reliant, suggérant, révélant. Une méthode que j’affectionne en tant qu’artiste.

Dans le même temps l’on me demanda de participer à une exposition thématique voulant commémorer le quatre-vingtième anniversaire de la fin du siège de Leningrad, nom de Saint-Petersbourg durant le communisme: cette date historique du 27 janvier 1944. Les initiateurs connaissaient ma série Losing Face comprenant des dizaines de visages de déportés juifs de la Caserne Dossin, la station intermédiaire en route vers leur extermination à Auschwitz. Une sélection fut exposée en 2015 dans le splendide Musée Juif à Moscou. Dans Losing Face je fis le portrait d’innocents arrachés pour disparaître dans la brume – ‘disparaître’ un terme emprunté à l’écrivain serbe Danilo Kiš quand il réfère à la tragédie familiale, la déportation de son père dans le même enfer en Pologne.

Compte tenu de la nature de mes sujets j’avais accédé à sa demande et je peignis The Search. Mais soudainement le climat politique se détériora et la guerre fut déclarée en Ukraine et les deux projets furent annulés.

Une question que je me suis posée alors: est-il possible d’exprimer les horreurs légendaires endurées par la ville assiégée entre l’été 1941 et l’hiver 1944 dans une seule peinture? Je pensais que c’était impossible – entretemps tant d’images, résidus de documentaires que j’avais vus, allant de films de propagandes soviétiques aux extraits de journaux télévisés du Wochenschau allemand me hantaient l’esprit. Et j’ai lu toutes sortes de livres, e.a. Le Concert Héroïque, ouvrage impressionnant de Brian Moynahan retraçant la genèse de la 7e symphonie de Dimitri Sjostakovitsj, Leningrad, un symbole de la lutte contre le nazisme. Dans ce rapport poignant, Moynahan ne décrit pas seulement la misère venant de l’ennemi de l’extérieur, l’agresseur nazi, mais le lecteur est plongé dans les affres du totalitarisme au sein de la ville même, la terreur imposée par Joseph Stalin à son propre peuple. Dénonciation, poursuite, exécution sans aucune forme de procès, tout cela à une allure diabolique, alors que régnait une immense famine, que la population mourait dans les rues, que les cadavres y restaient abandonnés, parfois transformés en un ragoût clandestin. Durant le siège qui dura neuf cents jours l’on rapporta deux mille arrestations pour cannibalisme.

En plus des ouvrages historiques que j’ai consultés, il y avait les biographies et journaux intimes de témoins importants, de poètes comme Anna Achmatova, Olga Berggolts et Joseph Brodsky, icones littéraires de Saint-Petersbourg. Ma fureur grandissait chaque fois que je lisais comment eux et leurs familles, fuyant les grenades sifflantes, souffraient sous la menace latente de la police secrète, le NKVD qui effectuait de fortes pressions sur les opposants présumés. Les accusés paraissaient brisés, mais essayaient néanmoins de se relever. Berggolts: ‘Je suis mutilé, gravement mutilé, mais je ne suis pas écrasé...’

Le pauvre petit citoyen, victime d’idéologies pernicieuses et de fanatiques démentiels. Entre marteau et enclume, voilà la situation de ces malheureux, littéralement pris au piège. Bien souvent leur destin final était le Goulag, ou ils étaient achevés lâchement. Cette donnée fut la base de mon ‘récit’, l’affrontement d’opinions impitoyables, et un monde où la déraison était monnaie courante.

Comment survivre au milieu d’un tel gâchis, comment un honnête homme peut-il tenir le coup d’une manière décente? La réponse, un récit moral de deux cents peintures dans lesquelles l’on trouve un éventail d’interprétations et sentiments pour dépeindre la vie héroïque de la résistance, ou l’autre côté, celui de l’existence banale - la joie enfantine pour une orange, un ticket de pain ou de quoi se réchauffer.

Et des contradictions encore plus pénétrantes entrent en jeu. La noblesse dans l’être humain, quand un individu compose de la musique sublime, rédige des poèmes ou chante une chanson d’amour, est opposée au plus abject, le bourreau hurlant un ordre et le peloton d’exécution qui doit entrer en scène.

Finalement Elegy est devenu un ensemble d’images caléidoscopiques d’une ampleur épique, un puzzel de deux cents morceaux pouvant chacun être regardé et lu séparément. L’autonomie de chaque peinture est accentuée par une diversité stylistique. Le réalisme mêlé à l’abstraction, un langage formel minimisé par rapport à une expression lyrique, des images superposées aux côtés de représentations simples, presque des pictogrammes. Dans son essai The dividing and the connecting pour le catalogue Misleading Sun pour mon exposition au Museum of Byzantine Culture Thessaloniki, le curateur Martin Germann soutient que: ‘Vanriet oscille constamment entre le personnel et le politique, entre l’individuel et le général. Mais son style exploite également des genres ou styles artistiques historiques entre abstraction et représentation, de sorte que ce qui pourrait être considéré comme une multiplicité postmoderniste, grâce à un murmure céleste omniprésent, quasi Wagnérien, est perçu simultanément, ce qui constitue un revirement remarquable. Grâce au concept d’infiltration esthétique totale, Vanriet joue le double rôle surprenant de moderniste mais à la fois de critique du modernisme. Jan Vanriet est essentiellement un conteur qui utilise la peinture et l’histoire de la peinture pour cadrer son activité littéraire.’

Ce qui relie le tout me semble être le ton, l’approche. Prenons par exemple la petite peinture Lamp à première vue une abstraction, presque une composition constructiviste, mais qui doit être considérée comme ma version stylisée de la lampe de bureau dirigée vers le visage d’un détenu, par un agent du NKVD. Lupins – palette de couleurs agréable, touche légère – réfère à la famine, les plantes et les fleurs comme seule nourriture, les jardins publics pillés. La figure de Mickey Mouse dans Optimism semble déroutante, voire inappropriée, mais elle était populaire durant la représentation du dimanche pour les enfants, la plupart du temps dans des abris; elle est combinée à une illustration futuriste d’un manuel scolaire. Dans The Decission Process des membres du parti se rendent à une réunion pour voter sur ce qui a déjà été décidé à l’intérieur: une farce. Jolly Fellows est basé sur une scène de film tirée de la comédie musicale de propagande du même nom, apparemment l’un des films préférés de Joseph Stalin. Il est possible que le potentat se soit reconnu dans les mouvements optimistes du dirigent en question. Formalist Landscape montre une coupe transversale d’un képi d’un officier du NKVD. Despair est une image symbolique, un marteau à travers la croix, représentant l’administration des cultes qui adhère obligatoirement aux objectifs de l’’état travailliste’. Hermitage représente le musée démantelé mais aussi une culture explusée et opprimée.

Elegy recèle un petit élément biographique: Angelus. Mon épouse Simone et moi adoptons environ la même position que le couple d’agriculteurs peint par Millet dans son célèbre L’Angélus. L’interprétation de ce chef-d’oeuvre émouvant est un élément récurrent dans mon oeuvre. Dans cette version récente je m’imagine que notre souffle se fige dans le froid mordant du lac Ladoga. Nos paroles durcissent, comme de la glace. Il ne reste que quatre lettres fragiles, le résidu d’un ANGELUS fraîchement récité .

L’angélus est une prière que l’on récite trois fois par jour. Il raconte qu’un ange apporte un message à Marie: le Saint Esprit est entré en elle. Les croyants prient pour que leurs coeurs bénéficient de sa grâce. Quelle est aujourd’hui la signification de cette grâce divine? L’Europe morcelée est à nouveau confrontée à une guerre. Un conflit dangereux dont on ne peut soupçonner les limites règne, et il peut dégénérer à tout moment. Tout à coup les peintures de Losing Face ou Elegy sont douloureusement actuelles. Le tourbillon du mal ne cesse de tourner, un mouvement perpétuel gigantesque. Qu’est ce qui ne va pas chez l’homme? Où se situe l’erreur du système?

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